En attendant les festivités, je fais connaissance de mon interlocuteur qui me propose dès le lendemain matin de parcourir quelques villages environnants. La matinée s’annonce belle, nous sommes en octobre et il ne fait pas très chaud. La route se transforme vite en chemins de campagne et le chauffeur slalome entre les nombreux nids de poule. Le paysage décline des instants de verts qui se dressent vers le ciel, s’enroulent autour de poteaux ou s’étalent sur la terre fertile car cette région du Rajasthan cultive le blé, le riz, l’orge, le coton, la canne à sucre et les graines oléagineuses.

Sur la route, nous nous arrêtons souvent pour admirer le souffle créateur des imagières paysannes et leurs graphes lumineux qui redessinent les cours et les murs des maisons bâties en pisé.

Maison de Rajlawata Manchetta

Diwali ressuscite le bestiaire local et les diagrammes inspirés par les préceptes philosophiques de l’art tantrique[1]. Mon enthousiasme visuel est quelque peu tempéré par les assertions de mon guide qui souligne l’appauvrissement indéniable de la créativité et du répertoire. Selon lui, l’urbanisation des campagnes et la construction des habitations en ciment en sont les causes principales. Les villageois délaissent les murs de terre crue qui nécessitent de fréquentes restaurations après les moussons. Si le ciment s’érige en symbole de modernité et de réussite sociale, il contribue largement à la disparition des décorations rituelles murales appelées thapa. La jeune génération plus instruite que leurs aînés, répugne à préparer les supports avec le mélange boueux et délaissent cette forme picturale jugée simpliste.

Nous arrivons dans un premier village habité en majorité par les Mina qui font partie des plus anciennes tribus du Rajasthan. Ils vivent dans les plaines fertiles de l’est de la région et sont répartis en deux clans principaux : celui des propriétaires terriens hindous de haut statut et les autres qui ne possèdent aucune terre. Au 19ème siècle, en dépit de leurs ancêtres prestigieux, ils furent déclarés « tribus criminelles » par les Britanniques et ce jusqu’en 1952, année où la liste injurieuse fut abrogée.

Édifié sur un tertre, l’habitat est dense et les maisons s’adaptent au terrain inégal en étageant harmonieusement leurs volumes. Les alignements, les retraits et les avancées laissent entrevoir des terrasses qui elles-mêmes en surplombent d’autres. C’est ainsi que l’on découvre des mandana fraîchement peints.

La promenade dans les rues attire l’attention des habitants qui interrogent mon compagnon sur les raisons de ma venue. Grâce à lui, nous sommes invités à pénétrer dans les patios et à chaque fois l’émerveillement est au rendez-vous. Pas un endroit dans les cours qui ne soit orné.

Les mandana épousent l’âtre à ciel ouvert (chulha), honorent le grenier à grain d’une dentelle opalescente, soulignent les rebords des plateformes et métamorphosent les lieux. C’est ici, loin des regards extérieurs que les femmes cuisinent, trient les céréales, font sécher les piments et les galettes de bouse de vache.

Pour les célébrations en l’honneur de Lakshmi, les imagières enduisent murs et terrasses, intérieurs comme extérieurs.


  • [1]Bindu, le point ou l’image de l’univers non-manifesté, point ultime au-delà duquel l’énergie ne peut être contractée mais à partir duquel se produit l’expansion de l’univers est à la fois le zéro et l’infini, le commencement et la fin, le dedans et le dehors. le point d’où émergent toutes les formes de l’univers.  
  • Trikon ou le triangle symbole des trois guna (sattva, rajas et tamas), les trois dimensions du temps (présent, passé, futur), les principes du féminin (prakriti) et du masculin (purusha), la trinité Brahma, Vishnou et Shiva, les trois déesses ou shakti (Lakshmi, Sarasvati et Kali).
  • Chaturkon ou carré (quadrangle) incarne l’ordre, la stabilité, la terre et le territoire d’une divinité.
  • Panchkon ou un pentagone pour signifier les cinq éléments.
  • Shatkon ou un hexagramme pour symboliser l’union des principes féminin et masculin.
  • Svastika ou les quatre points cardinaux, le mouvement du soleil.
  • Vrita, le cercle indique le temps et l’espace. En son centre, le bindu ou le divin dans son plus haut degré d’abstraction.