Kolam du Kérala, " Les femmes artistes de Nurani "

Les portes du sanctuaire s’ouvrent et le prêtre rend hommage à l’image divine. Dans la lueur tamisée des lampes à huile où les âmes se fondent en prière, les kolam tels des hymnes visuels, captivent les cœurs en silence.

Kolam du Kérala, " Les femmes artistes de Nurani "

Après quatre jours passés dans le village de mes hôtes, je suis en route pour le temple de Sree Sastha, niché dans le quartier de Nurani à Palghat (Palakkad). Aujourd'hui, j'ai rendez-vous avec Kavitha Girish, une interlocutrice précieuse avec laquelle j'ai maintenu des échanges constants tout au long de la pandémie. Sa disponibilité et son expertise ont indéniablement enrichi nos discussions. De plus, j'attends avec impatience de rencontrer les femmes de son entourage qui dessinent chaque jour des kolam, une tradition perpétuée avec dévotion dans ce temple pendant 41 jours chaque année. Kavitha et sa famille résident dans un agraharam, un quartier traditionnel typique des villages du sud de l'Inde.

Temple de Sree Sastha, quartier de Nurani, Palghat

Les agraharam se caractérisent par des maisons alignées le long de rues rectilignes, souvent avec un temple dédié à une divinité locale au cœur ou à proximité. Dans ces quartiers, les traditions et les rituels sont soigneusement entretenus depuis des siècles par les brahmanes tamouls, une classe sacerdotale dont les membres sont des prêtres, des lettrés, des grammairiens, des hommes de loi et des cuisiniers attachés au temple.

Rue d'un agraharam, Tamil-Nadu 1982

La plupart des habitants de Nurani sont des brahmanes Iyer, adeptes de la philosophie Advaita Vedanta initiée par le maître spirituel et réformateur religieux Adi Shankara au 8e. La migration des brahmanes tamouls depuis Tanjore (Thanjavur) dans le Tamil Nadu vers Palakkad remonte à environ 700 ans, sous le règne des rois Chera et Pandya. Selon certains récits, le roi Rajashekhara Varman aurait fait venir dix familles de brahmanes tamouls pour superviser les rituels religieux dans les temples, donnant ainsi naissance à de nombreux agraharam dans la région du Kérala.

Voici l'histoire du village de Nurani. Alors que les familles s'installaient et envisageaient de défricher la partie ouest du village, des habitants de la colonie voisine ont rapporté avoir entendu un tintement de cloches et avoir senti un parfum exquis flotter dans l’air. Informés de ces observations, les résidents ont initié des fouilles méticuleuses à l'endroit indiqué. Leur persévérance a été récompensée par la découverte de trois pierres cylindriques, d’un petit éléphant de granit et d'une pierre plate. Après consultation d'astrologues, il a été déclaré que les trois pierres cylindriques représentaient les divinités Dharma Sastha et ses épouses, Purna et Pushkala. Quant à la pierre plate, elle fut associée à la déesse Bhagavathi.  Par la suite, il a été révélé qu'un brahmane avait autrefois résidé à cet endroit avant la construction de l'agraharam. Il était un fervent dévot du dieu Sastha et chaque année, il se rendait au sanctuaire d’Aryankavu, mais avec l'âge, il n’avait plus la capacité de se déplacer. Un jour, le Seigneur lui est apparu en rêve et lui a ordonné d’installer les trois idoles devant sa maison. Les villageois croient fermement que ces statues sont les mêmes que celles vénérées autrefois par le brahmane. Depuis lors, les idoles de Sastha et de ses épouses ont été érigées dans l'agraharam de Nurani.

Bien que la génération actuelle de brahmanes tamouls parle la langue malayalam, elle perpétue néanmoins les traditions héritées du Tamil Nadu, notamment la pratique des kolam. Lorsque j’étudiais au Kérala, j’étais surprise de constater qu’il y avait peu de kolam en comparaison du Tamil-Nadu. Je n’en saisissais pas la raison jusqu’à ce que je réalise que cet art était principalement pratiqué par les femmes tamoules et que celle qui m’avait initiée était elle-même une tamoule, dont la famille était établie au Kérala depuis plusieurs générations.

Dans le quartier de Nurani, la culture et la spiritualité se mêlent de manière profonde, notamment lors du festival de Sasthapreethi dédié à la divinité hindoue Shasta/Sastha/Ayyappan.  Cette année, en 2023, il a lieu du 17 novembre au 30 décembre, et correspond à un cycle calendaire particulier appelé "mandalakalam". Ce cycle commence le premier jour du mois de Vrikshikam (mi-novembre à mi-décembre) pour se terminer le 11ème jour du mois de Dhanu, ce qui correspond à la fin décembre. Il s'agit d'une période d'austérité intense, notamment dans les temples d’Ayyappan.

Ma venue était prévue pour le week-end de la mi-décembre et c’est avec une joie non dissimulée que j’arrive accompagnée de mes hôtes à l’entrée du temple. Une fois à l’intérieur, j’aperçois un groupe de femmes et de jeunes filles qui bavardent gaiement. Ayant vu des photos des années précédentes, je sais qu’elles vont peindre l’allée qui mène au sanctuaire de Shasta/Ayyappan. Les discussions vont bon train et ce sont principalement des jeunes filles qui discutent des kolam qui figureront sur le sol aujourd'hui. À ma grande surprise, d'un commun accord, elles choisissent de dessiner des motifs Warli, bien loin de l’esthétique traditionnelle des kolam.

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La communauté tribale des Warli, en grande partie établie dans l'État du Maharashtra, est renommée pour son art pictural rituel, une pratique traditionnellement perpétuée par les femmes. Cependant, dans les années 1960 et 1970, cet art a subi une transformation radicale à la suite d'un plan de développement initié par le gouvernement indien pour accroître les revenus de nombreuses communautés tribales en leur fournissant des feuilles de papier. C'est à cette époque que Jivya Soma Mashe, inspiré par les peintures rituelles des femmes de son village, a commencé à peindre et à explorer de nouvelles formes d'expression personnelle.

Détail d'une œuvre de Jivya Soma Mashe, exposition "Autres Maîtres de l'Inde", Musée du Quai Branly, Paris. Crédit photo : Jean-Pierre Dalbéra

Sa renommée s'est rapidement étendue au-delà des frontières et il a été invité à exposer dans les plus grands musées du monde, entraînant de nombreux jeunes talents dans son sillage. Parmi eux, Shantaram Tumbada a eu l'opportunité de voir l'une de ses œuvres exposée sur un mur du Musée Urbain Tony Garnier à Lyon. Les motifs de l'art Warli sont caractérisés par leur simplicité, combinant des formes géométriques telles que le cercle, le triangle et le carré. Les corps humains y sont représentés par des triangles inversés.

Musée Urbain Tony Garnier, Lyon, 1996. Crédit photo : René Dejean

Grâce aux réseaux sociaux, ces motifs de représentation humaine ont été largement partagés et repris sur différents supports. Les jeunes filles n’ont pas échappé à l’engouement que suscitent ces personnages à la silhouette épurée, et elles se sont approprié le répertoire pour imaginer une fresque. Pour cela, il faut diviser ce long couloir en sections égales pour y intégrer les motifs. L’équipe intergénérationnelle de femmes est inspirante et leurs éclats de rire ajoutent une touche lumineuse à chaque instant passé en leur compagnie.

Musiciens Warli jouant des percussions 

C'est une chance exceptionnelle d'explorer et de participer à ces pratiques, qui se trouvent à mi-chemin entre la performance artistique, l'ascèse religieuse et la voie méditative. Les traditions artistiques indiennes offrent une perspective particulièrement riche sur la relation entre l'être humain et le divin, et le rôle des femmes dans ces pratiques est d'une importance capitale. À travers leur art, elles ont la possibilité de transmettre un savoir ancestral, de préserver un héritage culturel et d'exprimer leur spiritualité de manière unique.

Le sol du corridor est désormais prêt et les femmes aux doigts agiles dessinent avec de la pâte de riz liquéfiée des musiciens Warli qui prennent vie. L’instrument à vent tarpa et les percussions résonnent en harmonie dans cette fresque éphémère où la musique et l’art se marient. La technique de peinture dite mouillée permet de prolonger la durée des kolam.

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Technique dite mouillée avec de la pâte de riz liquéfiée
Allée qui mène au sanctuaire de Shasta/Ayyappan
Musicien Warli jouant des percussions et danseuses
Musiciens Warli jouant des percussions et du tarpa
Fresque des musiciens et danseurs Warli

L’heure de la puja du soir approche et le groupe se hâte de finir les bordures qui parachèvent la fresque. Les portes du sanctuaire s’ouvrent et le prêtre rend hommage à l’image divine. Dans la lueur tamisée des lampes à huile où les fidèles se fondent en prière, les kolam, tels des hymnes visuels, captivent les cœurs en silence. Puis les hommes assis de part et d'autre des peintures, récitent le Yajur Veda, un hymne liturgique et l’un des quatre principaux Véda de l’hindouisme. Dans les jours à venir, les femmes reviendront dans l’enceinte sacrée pour peindre des kolam comme autant de louanges graphiques.

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Récitation védique 
Jeune fille peignant un kolam à l'entrée du temple

Le lendemain je retrouve un groupe élargi, réunissant de nouveaux visages.
Cette fois, les peintures mettent en avant des oiseaux. Une fois de plus, l'espace se voit mesuré et divisé et chaque oiseau s'inscrit, dans un cercle sublimé.

Un paon majestueux, ouvre le cortège, suivi par deux couples de perruches et de tourterelles en un amoureux face à face. Au bout de l’allée, face au sanctuaire, un aigle flamboyant se dresse tel un messager céleste, déployant son plumage en signe de révérence.

Un paon majestueux
Un couple de perruches et un paon

Chaque jour, dans un cycle immuable, les rituels du soir s'égrènent, et jusqu'aux confins de décembre, les femmes emprunteront le chemin du temple, fidèles à leur dessein, pour y créer des offrandes graphiques qui se réinventent sans cesse.

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Les oiseaux 

État du Kérala

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Pour en savoir plus sur le culte Shasta/Sastha/Ayyappan

Pour en savoir plus sur la technique de peinture dite mouillée