Depuis des années, je rêve d'aller au Chettinad, une région semi-aride du sud-est du Tamil-Nadu et territoire des Chettiar, une communauté de commerçants voyageurs jadis très influente de l'Inde du Sud. Ayant amassé d'immenses fortunes, ils ont écrit leur histoire en construisant de somptueuses villas entre le 19ème et le 20ème siècle. J'avais entendu parlé des dessins de sol si particuliers des femmes Chettiar et finalement mon rêve devient réalité. De bouche à oreille, je finis par trouver l'interlocutrice idéale en la personne de Meenakshi Meyyappan, propriétaire et directrice de l'hôtel "The Bangala". Ce dernier a vu le jour dans un ancien club britannique de la ville. Après quelques échanges de mails, je suis invitée à me joindre aux festivités de Pongal (fête des moissons) dans sa maison de famille de style "Art Nouveau" et située non loin de l'hôtel.  L'excitation bat son plein car les kolam et leurs symboles reflètent souvent le monde intérieur d'une communauté et celle-ci est pour le moins surprenante.

Pour comprendre les kolam Chettiar ou Nagarathar, il faut comprendre les valeurs de cette communauté. On sait d'eux qu'ils étaient des marchands, des banquiers et des prêteurs d'argent. Durant des siècles, leur communauté a prospéré et s'est étendue dans le monde entier. A l'origine d'échanges culturels nombreux, ils ont construit des temples, des écoles et diverses institutions du Savoir et ont propagé l'Hindouisme. Ils voyagèrent en Birmanie, au Sri Lanka et dans d'autres pays d'Asie et d'Afrique et leurs demeures ostentatoires reflètent un passé de globe trotteur.

Depuis l'aéroport, la voiture s'enfonce peu à peu dans une campagne austère et aride à peine ponctuée de quelques maisons. Quelquefois des îlots de verdure; le riz arrive à maturation et les grains se balancent au soleil en attendant la moisson. Au détour d'une route, ce sont parfois des géants sculptés à l'allure menaçante qui accueillent le voyageur. Le dieu Ayyanar et ses compagnons chevauchant chevaux ou éléphants sont les gardiens de la terre tamoule.

Au fil des kilomètres, les modestes maisons villageoises se fondent et s'assoupissent dans la monotonie du paysage jusqu'à ce que mon regard s'arrête éberlué devant des maisons palatiales plus ou moins colorées et en divers stades de délabrement. Sur un terrain soigneusement quadrillé, chaque rue révèle de nouvelles demeures. Certaines sont dépouillées de leurs atours par des antiquaires ou des trafiquants peu scrupuleux. Une fois la surprise initiale passée, je remarque la planification remarquable, l'excellente tenue des routes, du système de plomberie ainsi des canalisations reliant les cours intérieures des maisons au réservoir plus grand du temple.

Voici le pays des Chettiar. Les maisons sont un mélange aux allures de Renaissance italienne ou victorienne comme les maisons dite "Painted ladies" de San Francisco. Les styles sont audacieux: Art Nouveau, néo baroque et architecture indienne locale. Si l'extérieur reflète cette exubérance plurielle, l'intérieur reflète l'agencement traditionnel d'une maison du Sud de l'Inde à savoir une véranda immense ornée de piliers, des cours intérieures à ciel ouvert pour recueillir les eaux de pluie et laisser entrer la lumière, des greniers à grains et des chapelles de prière.

De grandes fêtes réunissaient la famille éparpillée à travers l’empire commercial.  Aujourd'hui, même si on n'y habite plus, les demeures sont les pivots de la communauté. On y revient pour des réunions familiales et des célébrations. Jadis, lorsque que les hommes voyageaient et vivaient au loin durant de longues périodes, il incombait aux femmes de maintenir le bon fonctionnement de la maison et du personnel.

Les Chettiar ont investi leur fortune dans la décoration de leurs demeures; teck birman, chandeliers de cristal et miroirs à facettes de Belgique, marbres de Carrare, verrerie de Murano et horloges sur pieds de Suisse.

La décolonisation de l'empire des Indes, La Grande Dépression de 1930 et la deuxième guerre mondiale ont bouleversé à jamais la vie de nombreux Chettiar. Les coûts de maintenance de ces maisons sont si élevés que bon nombre d'entre elles ont été rasées et revendues pièce par pièce à des antiquaires, d'autres encore ont pu être restaurées et transformées en hôtels de charme comme Chidambara Vilas, Visalam et Saratha Vilas à Kothamangalam dirigé par Michel Adment et Bernard Dragon, deux architectes français.